Comment l'industrie fait croître les ventes d'une technologie avérée nocive. - Pierre Dubochet

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Comment l'industrie fait croître les ventes d'une technologie avérée nocive.

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Pierre Dubochet | 6 novembre 2014

Page mise à jour le 12 juin 2015

Les industriels, en exigeant la preuve absolue de la nocivité d’un produit, ont pour principaux buts de gagner du temps et de continuer leur profit.

Il est arrivé plusieurs fois qu’un nouveau produit ou que des changements de processus attirent rapidement des soupçons de nocivités. Parmi les cas les plus connus, je cite l’amiante et le tabac, tous deux pointés du doigt peu après leur commercialisation. Certains pesticides et OGM sont aussi préoccupants, comme l’est la dioxine, etc.

L’information de nocivité conduit à une baisse des ventes. Les industriels ont compris qu’ils pourraient continuer à vendre tant qu’ils parvenaient à semer le doute. Leur stratégie consiste à financer des experts qui livrent des études dites de réplication (consistant à refaire une étude précédente pour confirmer ou infirmer son résultat), le but étant de trouver un résultat différent de la première étude pour l'invalider. Exemples pour les ruptures de brins sur l'ADN avec des champs de micro-ondes [Sarkar et coll.,1994 ; Lai et Singh, 1995, 1996], résultats contraires pour l'ICNIRP [1996] et Williams [1996]. Viennent alors des critiques de l'ICNIRP (pour qui des effets avérés causeraient des problèmes sérieux) sur des carences méthodologiques qui auraient influencé significativement les résultats des études trouvant des ruptures.


Quand une grande étude conclut a un excès de tumeurs malignes primitives sur des rats exposés par rapport au groupe témoin [Chou et coll., 1992], l'ICNIRP juge que, «dans l'ensemble, les résultats de cette étude ne peuvent pas être interprétés comme indicatifs d'un effet d'initiation tumorale» car «il n'a pas été noté de différence entre les groupes pour ce qui est de l'incidence des tumeurs bénignes».


Quand Szmigielski et coll. [1982] notent une élévation de la vitesse de croissance de cellules de sarcome pulmonaire transplantées chez des rats exposés à des micro-ondes de forte densité de puissance, on rétorque qu'il s'agirait (au conditionnel) d'un affaiblissement de la défense immunitaire de l'hôte en réponse à l'astreinte thermique provoquée par l'exposition aux micro-ondes et on cite les études de Satini et coll., 1988 ; Salford et coll., 1993 qui n'ont pas mis en évidence d'effet sur le développement du mélanome chez la souris ou du gliome cérébral chez le rat. On sait toutefois que les défenses immunitaires sont affaiblies à des niveaux non thermiques déjà.

Quand Repacholi et coll. [1997] rapportent que l'exposition de cent souris femelles transgéniques exposées à des champs de 900 MHz pulsés à 217 Hz a entraîné un doublement de l'incidence du lymphome par rapport aux 101 souris du groupe témoin et qu'on peut écarter les mécanismes thermiques,  l'ICNIRP dit qu'il est indispensable d'établir si les résultats obtenus avec des animaux transgéniques sont ou non applicables aux êtres humains et que ceci demande des recherches supplémentaires.

L'ICNIRP reconnaît que «comparés aux rayonnements à ondes continues, les champs de micro-ondes pulsés ayant la même vitesse moyenne de dépôt d'énergie dans les tissus sont généralement plus aptes à induire une réponse biologique». Elle tente pourtant d'invalider les études de Kues et coll., 1985 ; UNEP/WHO/IRPA, 1993 qui estiment que la rétine, l'iris et l'endothélium cornéen du primate sont sensibles à de bas niveaux de rayonnement de micro-ondes pulsées en citant les recherches partielles de Kamimura et coll., 1994, à base de champs continus. Les effets des champs sont donc incomparables entre les études de 1985 et 1993, et celles de 1994. Il est dès lors inepte de remettre en cause les premières études d'après les conclusions des recherches de Kamimura.

Etc, etc.


Les industriels infiltrent ou créent des instances édictant les normes afin d’élever les seuils d’exposition aux polluants. Ils jouent sur les mots, évoquent le secret commercial… Les premiers cabinets de défense de produits néfastes apparaissent aux États-Unis dans les années 1950. Le cabinet Exponent a été rémunéré par Motorola dans les années 1990 pour gérer la critique, pour donner une «caution scientifique incontestable» à une technologie dommageable.


Résultat : alors que tous les éléments prouvent qu’on devrait appliquer le principe de précaution et limiter l'exposition, on se trouve dans une situation kafkaïenne où personne n’ose promulguer une interdiction ni réduire les seuils d’exposition. Pourquoi ? Parce que les industriels sont parvenus à instaurer le principe de la preuve absolue, qui est le niveau le plus élevé de la preuve. Obtenir la preuve absolue prend du temps : trente années dans le cas du cancer lié au tabac. Et des milliards de paquets vendus à des acheteurs qui croyaient le tabac inoffensif.


Durant ces années de mensonges, des gens, consommateurs ou non, sont exposés à des marchandises nocives. Des gens voient leur qualité de vie diminuée, d’autres souffrent de maladie. D’autres encore meurent. Gagner un procès est difficile, car le leitmotiv des industriels est l’absence de preuve absolue. Le temps joue avec eux, la prescription guette les plaignants…

Chronologie événementielle, imaginaire, mais qui pourrait bien donner les lignes principales de la technologie des micro-ondes pulsées :

  • Phase 1. Commercialisation des premiers téléphones à micro-ondes pulsées.


  • Phase 2. Premiers constats de la nocivité de ces appareils, au sein même des ateliers de recherche et d’assemblage, puis avec les premiers utilisateurs.


  • Phase 3. L'industrie minimise le danger et entreprend une publicité soutenue. Enthousiasme des clients.


  • Phase 4. Des laboratoires en lien avec les industriels concluent à l’innocuité des micro-ondes pulsées.


  • Phase 5. On tient des preuves de la nocivité des micro-ondes pulsées. Les assureurs se délient du risque sanitaire lié aux micro-ondes pulsées. Premiers procès. L’industrie maintient que le produit est sans danger.


  • Phase 6. Des laboratoires en lien avec les industriels multiplient les communiqués concluant à l’innocuité, et déclarent que la recherche se poursuit pour tenter de démontrer des effets. Un tel flot de données apparemment contradictoire rend complexe une prise de décision politique.


  • Phase 7. Infiltration des milieux médicaux et politiques qui deviennent

—parfois malgré eux— de puissants relais de désinformation.


  • Phase 8. Nouveaux procès. L’industrie admet que les micro-ondes pulsées ont une influence biologique, mais refuse ses effets cancérigènes et prétend que les limites d'exposition garantissent la sécurité. La jurisprudence pose les bases du droit pour ce secteur d’activité.


  • Phase 9. Le téléphone se décline en smartphone. Davantage sollicité au quotidien, il multiplie le rayonnement, entraîne un surdéveloppement des réseaux. Les plus fanatiques trouvent mille et une raisons pour justifier cette prolifération insensée.


  • Phase 10. Décrédibilisation des lanceurs d’alertes, l’accès aux médias leur est barré, intimidation par des menaces voire des procès. L'industrie manipule l'opinion : «Cela fait trente ans que l'on cherche si les ondes sont dangereuses, mais on ne trouve rien. Est-ce vraiment utile de continuer des dépenses ?» alors que des milliers d'études ont irréfutablement prouvé le danger qu'entraînent toutes les pollutions environnementales qui se combinent entre elles.


  • Phase 11. L’industrie admet que les micro-ondes pulsées peuvent causer le cancer dans des circonstances spécifiques, mais pas aux niveaux émis par les appareils.


  • Phase 12. Nombre de nouveaux appareils emploient des micro-ondes pulsées : boîtiers photo, casques d’écoute stéréo, lunettes, montres, analyseurs de santé, disques durs, imprimantes, numériseurs, souris, claviers, etc. Le public ne sait plus se passer de ce confort souvent futile.


  • Phase 13. Nouveaux procès. L’industrie admet que les micro-ondes pulsées peuvent causer le cancer aux niveaux émis par les appareils, mais le cancer de ces gens provient d’autre chose, de ce qu’ils ont été fumeurs, en contact avec des produits chimiques, etc. La jurisprudence fait lentement naître des conséquences potentiellement gigantesques.


  • Phase 14. Nouveaux procès. L’industriel accusé admet que les micro-ondes pulsées sont à l’origine du cancer d’utilisateurs, mais ces gens sont exposés à d’autres appareils à micro-ondes pulsées beaucoup plus nocifs que les équipements que la marque accusée commercialise.


  • Phase 15. Presque tous les appareils émettent des micro-ondes pulsées. Il est difficile de se procurer des dispositifs qui communiquent avec d’autres types d’ondes.


  • Phase 16. Nouveaux procès. L’industriel accusé admet que les micro-ondes pulsées sont à l’origine du cancer de ces utilisateurs qui ont utilisé ses appareils à micro-ondes pulsées, mais ils en ont fait un usage non conforme et ont été exposés à d'autres champs.


  • Phase 17. Nouveaux procès. Les industriels disent : OK, ces utilisateurs ont contracté le cancer en utilisant correctement nos appareils émettant des micro-ondes pulsées, mais à l’époque nous ignorions ce danger.


  • Phase 18. Les industriels disent : D’accord, nous connaissions le danger, mais il y a prescription.


  • Phase 19. Les industriels disent : Nous reconnaissons qu’il n’y a pas prescription, mais nous ne pouvons pas être jugés coupables, car le monde entier utilise les micro-ondes pulsées au point qu'il est impossible désormais de s’en passer sans mettre l’économie à genoux.


  • Phase 20. Les industriels disent : C’est vrai, les autres industriels ne sont pas responsables de nos erreurs et nous aurions pu employer autre chose que ces ondes dangereuses. Mais nous sommes tous vieux et trop malades pour venir à notre procès.


  • Phase 21. Les industriels disent : D’accord, nous viendrons au procès. Mais il est inutile de nous mettre en faillite, car les autres industriels vont continuer d’exploiter les micro-ondes et la situation ne changera pas.


  • Phase 22. Les industriels disent : Nous acceptons la faillite uniquement si une partie des départements n’est pas touchée et si notre responsabilité est minimisée par rapport aux dommages que nous avons causés.



Aujourd'hui, aucune société qui voudrait introduire les cigarettes et autres produits du tabac comme nouveau produit ne recevrait pas une autorisation. Aucun état ne justifierait, au nom du commerce, la vente d'une marchandise qui tue un consommateur sur deux lors d‘une utilisation normale, qui réduit l‘espérance de vie de nombreuses années et qui occasionne à elle seule en Suisse des coûts évitables de plusieurs milliards de francs chaque année (1).

On sait que le tabac est nocif. Pourtant, sa publicité n'est pas complètement interdite en Suisse, alors qu'elle augmente les ventes. Il a été démontré que les interdictions partielles de publicité, sponsoring, etc. sont inefficaces.

Quand on a pris connaissance du marché du tabac et de toutes les manœuvres des compagnies qui défendaient sa commercialisation pour retarder chaque action destinée à réduire les ventes du tabac dans le monde, on peut légitimement craindre que la société ne soit pas prête à être débarrassée des micro-ondes pulsées. Utilisateurs, non-utilisateurs devront participer aux coûts faramineux d'absentéisme, d'atteinte à la santé, de soins induits par l'exposition à ces champs. Des coûts que l'on peine pour l'instant à chiffrer, mais dont on est certain qu'ils vont se multiplier avec l'accroissement des dispositifs et l'augmentation de la dose reçue de la
population.

1) Jeanrenaud et coll. (2009).

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En matière de pollution électromagnétique, l'industrie recourt à la fausse science. La distinction entre science et fausse science est difficile. Un critère : la fausse science stagne, alors que le vrai scientifique trouve, fait avancer la science par des preuves.

Pensons que la science est devenue si complexe que chaque scientifique ne reste spécialisé que dans son propre domaine. La problématique des CEM dépasse largement les compétences d'une spécialité, de sorte que l'avis d'un scientifique ne sera jamais l'avis de la science dans ce domaine.


 
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